l’exode…

Irak vendredi 5 mars 2010

Les chrétiens de Mossoul choisissent l’exode

Par Guillaume Perrier,envoyé spécial à Mossoul
Victimes de harcèlement, d’assassinats et d’enlèvements, les familles fuient la grande ville du nord du pays

«Nous ne pouvions plus rester, ils viennent nous tuer jusque dans nos maisons», gémit Isaac Petros, assis sur des cartons, une théière entre les mains. Des dizaines de voitures bourrées à craquer, des matelas empilés sur le toit, ont fait irruption sur le parking de la gare routière de Karakosh, à la nuit tombée. Depuis quelques jours, des réfugiés hagards viennent récupérer des vivres et un peu d’aide distribuée par l’Office international des migrations (OIM). Des centaines de familles chrétiennes ont débarqué dans ce bourg syriaque de la province de Ninive, en provenance de Mossoul.

La grande ville du nord de l’Irak, à 25 km de là, est en proie à une recrudescence de violences. Au moins 12 membres des Eglises orientales y ont été assassinés en un peu plus d’un mois, et l’exode s’accélère à l’approche des élections législatives irakiennes du 7 mars. «C’est la deuxième fois que je pars, depuis 2008, raconte Hazim Sabri Aziz, un peintre en carrosserie. Mais, cette fois, c’est pire. La police ne fait rien pour nous protéger.»

Barricadé, défendu par sa propre milice, le village de Ninive, composé à 95% de chrétiens, est un sanctuaire pour ceux de Mossoul qui fuient les violences. Environ 4000 Syriaques, Chaldéens ou Arméniens ont quitté la ville depuis le 20 février, selon un rapport du Bureau des affaires humanitaires des Nations unies, publié dimanche. Les trois couvents de religieuses de Karakosh sont transformés en dortoirs. Le séminaire de formation des prêtres, qui vient d’ouvrir, accueille aussi des familles de réfugiés.

Dans les maisons, la moindre pièce disponible est immédiatement réquisitionnée pour les chrétiens en fuite. La situation à Mossoul est devenue intenable: le 14 février, un marchand de kebbé, un plat local, a été tué dans le centre-ville. Le lendemain, un vendeur de fruits et légumes a été pris pour cible dans sa boutique. Le jour suivant, ce sont deux étudiants sur le chemin de l’université qui ont été victimes d’une attaque à l’arme à feu, tuant l’un d’eux. Et le même jour, le corps d’un instituteur a été retrouvé en pleine rue, criblé de balles.

Le dernier crime en date a décimé la famille de Mazen, un prêtre syriaque. Son père et deux de ses frères ont été sauvagement assassinés dans leur propre maison. «Un soir, quelqu’un a frappé, raconte le Père Mazen, qui était sorti ce jour-là. Trois jeunes musulmans d’environ 20 ans sont entrés avec des revolvers. Ma mère leur a donné ses bijoux mais ce n’était pas leur but», poursuit l’homme d’Eglise à la moustache blanche, âgé de 36 ans. Les femmes ont été enfermées dans la cuisine, les hommes exécutés. «La police n’a pas voulu rester pour protéger le reste de la famille», explique le prêtre, le regard empli de détresse. «Nous sommes partis la nuit même chez mon oncle à Karakosh. J’ai peur d’être tué à mon tour», avoue-t-il. Le Père Mazen avait déjà été kidnappé en 2008, avant d’être libéré contre le paiement d’une rançon.

Cette vague d’attaques contre les minorités chrétiennes rappelle celle de 2008, quand une série de meurtres et d’enlèvements avait fait une quarantaine de victimes, parmi lesquelles l’archevêque chaldéen Faraj Rahho, enlevé et retrouvé mort deux semaines plus tard.

Le pape Benoît XVI a demandé dimanche que les minorités religieuses d’Irak soient mieux protégées. A Karakosh, une bonne partie de la population a participé à une marche pacifique après la messe dominicale du matin pour dénoncer cette politique de terreur menée par les mystérieux assaillants. «Le sang des innocents vous interpelle. Assez de violence, assez de terrorisme», proclamait une banderole en tête de cortège. Les évêques des différents rites faisaient corps derrière la fanfare des scouts assyriens pour réclamer justice. Le même jour, plusieurs dizaines de chrétiens, dont l’évêque de Bagdad, ont manifesté dans le centre de la capitale irakienne.

Par crainte d’un attentat, des peshmergas mais aussi des soldats américains s’étaient déployés dans le village, situé au cœur d’une zone disputée entre Kurdes et Arabes. «Nous exigeons du gouvernement qu’il pousse les enquêtes jusqu’à leur terme. Pour l’instant, elles sont étouffées dès que tel parti ou telle personnalité politique est impliqué», souligne d’une voix douce Georges Casmoussa, l’archevêque syriaque catholique.

Pour lui, le motif de ces actes est à chercher autant dans le banditisme et la concurrence à laquelle se livrent les groupes politiques dans la province que dans l’extrémisme religieux. Enlevé, lui aussi, en 2006, l’ecclésiastique veut pousser les autorités irakiennes à agir. Après la manifestation, le commandant local des forces armées irakiennes et un envoyé du premier ministre, Nouri al-Maliki, sont venus affirmer leur détermination à faire cesser les meurtres.

La présence des chrétiens sur ces terres bibliques de Mésopotamie est menacée. A Mossoul, la ville la plus dangereuse du pays avec une moyenne de six attentats par jour et la présence d’une insurrection sunnite, les minorités religieuses sont prises en étau. Ici, plus des deux tiers des chrétiens ont déjà fui. «Ceux qui restent sont les plus pauvres, ceux qui n’ont nulle part où aller.»

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