Émigration des chrétiens d’Orient : hémorragie mortelle

03/10/2010
 
Par Christian Cannuyer

 
Les populations chrétiennes du Proche-Orient vont-elles disparaître ? Pour Christian Cannuyer, enseignant à la faculté de théologie catholique de Lille et directeur de Solidarité-Orient, la réalité est à la fois préoccupante et complexe.
 

L’émigration des chrétiens du Proche et du Moyen Orient vers des horizons plus hospitaliers est l’un des sujets d’inquiétude prépondérants des hiérarchies de leurs Églises.

Aux yeux de maints observateurs, le phénomène ne cesse d’aller croissant et devrait, à terme, entraîner la disparition de ces communautés dans leurs régions d’origine ou, à tout le moins, les réduire à une insignifiante proportion de la population. Perspective qui serait symboliquement désastreuse pour le christianisme, en raison de son enracinement oriental, mais aussi catastrophique, ajoutent d’aucuns, pour l’islam et les musulmans, dans la mesure où le Proche-Orient viendrait ainsi à perdre ses traditions millénaires de convivialité interreligieuse et s’enfermerait dans un isolement délétère.

Dans la plupart des pays de la région, la réduction du nombre des chrétiens en raison de l’émigration s’est accélérée ces dernières décennies. Le cas le plus frappant est celui de l’Irak où, depuis la chute du régime de Saddam Hussein et l’occupation américaine, les chrétiens sont passés d’environ un million à 400 000 !

Même les Coptes d’Égy­pte, qui étaient naguère, de tous les chrétiens orientaux, les moins portés à l’exil, sont aujourd’hui victimes d’une hémorragie qui semble s’emballer. On estime à plus d’un million le nombre de chrétiens égyptiens vivant désormais en diaspora, surtout aux USA et en Australie, dans une moin­dre me­sure en Europe.

Diaspora

Le Proche-Orient paraît se vider ine­xorablement de ses chrétiens : si ceux-ci représentaient plus de 15 % de la population vers 1900, ils comptent aujourd’hui pour moins de 6,5 %.

Dans certains États, leur proportion est désormais si faible qu’elle les condamne à ne plus représenter grand-chose dans le tissu social : ainsi en Israël-Palestine, terre natale du christianisme, où les chrétiens autochtones sont moins de 2 %.

En Turquie, les chrétiens comptent pour moins de 0,2 % de la population. Ils étaient 30 % avant la première guerre mondiale. Dans ce pays, l’émigration des derniers chrétiens, à partir des années 1970, n’a fait qu’achever un processus d’élimi­nation initié par le génocide des Arméniens et des Araméens en 1915-1917 et l’expulsion des Grecs consé­cutive au Traité de Lausan­ne (1923).

Même le Liban, jadis majoritairement chrétien, ne l’est plus aujourd’hui et a vu ces derniers temps s’amplifier l’exode des chrétiens. Il y a désormais plusieurs Églises chrétiennes orientales qui dénombrent davantage de fidèles à l’étranger qu’au Levant. Il en va ainsi, par exemple, des Églises maronite et melkite (catholiques de rite byzantino-arabe), et de l’Église assyrienne (nestorienne) d’Irak, dont le chef lui-même, le catholicos-patriarche, est réfugié à Chicago depuis plus de soixante-dix ans.

Pour ces Églises, outre la perte de substance et d’influence qu’elle induit dans leurs terroirs d’origine, la diaspora est un risque potentiel de disparition complète, car après plusieurs générations à l’étranger, leurs fidèles délaissent leur appartenance religieuse et se fondent dans les cultures d’accueil, notamment en raison des mariages mixtes.

Nuances

À ce sombre tableau, il faut toutefois apporter un correctif. Si la proportion des chrétiens dans les sociétés proche-orientales s’est dramatiquement réduite, leur nombre absolu est en revanche beaucoup plus important qu’il y a un siècle. Vers 1910, le Proche-Orient comptait moins de 2 millions de chrétiens, contre 10 à 12 millions aujourd’hui.

L’apparente diminution des communautés chrétiennes, en terme de re­présentativité, tient donc aussi à l’accroissement démographique naturel nettement supérieur des musulmans, et pas seulement au phénomène de l’émi­gration. C’est une réalité dont parlent peu les prophètes qui annoncent la disparition totale des chrétiens de cette partie du monde. Elle n’est pourtant pas à négliger.

Si les chrétiens pèsent sans doute moins dans le paysage du Proche-Orient (encore faudrait-il nuancer, car nombre d’Églises jouissent d’une influence sans rapport avec leur poids démographique, notamment grâce à leurs réseaux éducatifs), leurs communautés sont plus vivantes, plus dynamiques, plus riches en ressources humaines, plus ouvertes sur la modernité.

C’est ce qui leur permet d’être encore, malgré les circonstances, ferments de modernité et de citoyenneté dans des sociétés musulmanes autoritaires – hélas de plus en plus minées par le cancer de l’exclusivisme fondamentaliste – et de favoriser les opportunités de dialogue avec les autres cultures.

Instabilité

Cela dit, l’émigration affaiblit réellement la présence chrétienne en Orient et compromet à terme la crédibilité sociale des communautés.

Quel­les sont les raisons profondes de ce phénomène ? Des analyses sans nu­ance accusent l’intégrisme mu­sulman et l’intolérance religieuse ambiante d’en être la cause principale. Il serait absurde de nier ce facteur. Pour prendre le cas de l’Égypte ou du Liban, il est certain que de nombreux chrétiens fortunés et ouverts à la culture occidentale fuient leur pays pour ce motif.

Mais s’agit-il pour autant de la cause majeure du fléau et faut-il vraiment incriminer au premier chef la menace islamiste ? La seule étude scientifique sur le sujet a été menée dans les années 1990 par le sociologue Bernard Sabella, de l’Université catholique de Bethléem. Elle indique clairement que la motivation principale qui pousse les chrétiens palestiniens à l’exil est de nature politico-économique. C’est l’instabilité politique de la région et l’extrême précarité économique conséquente, qui les amènent à tenter l’aventure de l’émigration. Les raisons religieuses sont beaucoup moins in­voquées.

Chez les Coptes aussi, quel­ques enquêtes dans les communautés de la diaspora révèlent que l’émigration est surtout le fait d’une classe moyenne soucieuse d’échapper à l’épouvantable situation économique de l’Égy­pte. Au demeurant, dans ce dernier pays, les musulmans (par exemple les jeunes médecins) qui émigrent pour les mêmes raisons sont proportionnellement aussi sinon plus nombreux que les chrétiens.

L’histoire nous rappelle d’ailleurs que la première émigration massive de chrétiens hors d’Orient eut pour cause, vers 1880, les difficultés économiques de la classe moyenne libanaise, plus que les sanglants affrontements islamo-chrétiens de 1860.

Que l’émigration des chrétiens orientaux soit provoquée plus par des facteurs politico-économiques que par l’intolérance des sociétés musulmanes est illustré de manière significative par le cas de l’Arménie. Depuis l’indépendance retrouvée de ce pays en 1991, pas moins de 20 % de la population s’est expatriée. Il en va de même en Géorgie. Ces deux pays n’étant en rien des États musulmans, on ne peut évidemment pas prétendre que c’est l’islam qui est responsable de cette évasion !

Les oiseaux de mauvais augure qui clament l’inéluctabilité du « choc des civilisations » et de la confrontation entre l’islam et l’Occident, mentionnent souvent l’émigration des chrétiens dans leur argumentaire.

Les diasporas chrétiennes orientales aux USA ou en Europe développent parfois elles-mêmes un discours a posteriori insistant sur les souffrances vécues dans leurs pays d’origine du fait de l’islam dominant. Mais l’éloignement du pays les conduit souvent à exagérer cet aspect et à en faire l’explication principale de leur choix d’émigrer. Il y a chez eux une sorte de radicalisation de la mémoire qui fausse la perspective, noircit à l’extrême la présentation des relations interreligieuses dans leurs patries et suscite d’ailleurs souvent l’étonnement, voire le démenti de leurs coreligionnaires restés sur place.

Les discriminations, le déni de citoyenneté, les violences parfois mortifères dont souffrent les chrétiens dans certains pays du Proche-Orient sont incontestables et il serait scandaleux de vouloir les minimiser. Mais il est inutilement polémique de mettre sur le dos de l’islam l’entière responsabilité de l’émigration des chrétiens orientaux. Comme il est tout aussi malhonnête de prétendre que viendra prochainement le temps où l’on publiera le faire-part de décès de ces derniers.     

 Le Synode des évêques (catholiques) pour le Moyen-Orient aura lieu à Rome du 10 au 24 octobre.

Un événement important pour l’Église catholique, dont la hiérarchie affirme ici son souci particulier pour une région du monde soumise à de fortes tensions, aussi bien religieuses que politiques, économiques ou culturelles. À cette occasion, Témoignage chrétien propose à ses lecteurs une série de regards portant spécifiquement sur la situation des chrétiens et du christianisme dans la région. Un parcours sur plusieurs numéro, à travers analyses, reportages et entretiens.

www.temoignagechretien.fr

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